Nathalie Kerhoas, Directrice de Bleu-Blanc-Coeur, pouvez-vous décrire votre parcours et votre entreprise ?

De formation ingénieur en Agriculture à l’ESA d’Angers (Ecole Supérieure d’Agriculture), j’ai par la suite obtenu un DESS en marketing à l’IGR de Rennes (Institut de Gestion de Rennes).

J’ai intégré le projet Bleu-Blanc-Cœur à ses prémices en 2001 en tant que stagiaire puis en tant que première salariée. Aujourd’hui, je dirige l’association Bleu-Blanc-Cœur qui rassemble 25 salariés, 900 adhérents en France, plus de 20.000 « consomm’acteurs » (professionnels de santé, des métiers de bouche, consommateurs) et qui fédère aussi une dizaine d’initiatives à l’International.

Ce parcours de plus de 20 ans chez Bleu-Blanc-Cœur aura toujours été stimulant et riche de rencontres, de projets et de belles réussites. En effet, Bleu-Blanc-Cœur est devenue la première démarche de qualité dans les filières de productions agricoles animales avec une représentativité de 5 à 15% selon les productions et une notoriété grandissante (>64%).

Pourtant, au quotidien, construire une démarche nouvelle de qualité, fédérer les filières de l’amont à l’aval, consolider le socle et les études scientifiques (humaines, sur modèle animal, mécanistiques…), construire une notoriété, faire émerger les faits saillants de la promesse Bleu-Blanc-Cœur pour générer un intérêt et un consentement à payer par le consommateur… est loin d’être une sinécure…

C’est donc une aventure unique à laquelle je participe qui nécessite énergie et détermination, de fortes convictions et qui procure une émulation incroyable.

Selon vous, quels sont les acteurs de l’agriculture de demain ?

Les acteurs de l’agriculture de demain seront des femmes et des hommes qui trouveront dans leur métier de la passion et aussi une très juste rémunération de leur travail.

La période actuelle est cruciale car se joue actuellement le renouvellement des générations dans les exploitations mais aussi la pérennité de nos filières de productions animales.

La crise actuelle que nous traversons et l’explosion du prix des céréales et des protéines favorisent les arrêts d’activité dans les filières viandes et lait.

Il est donc urgent de conserver en France notre agriculture nourricière, notre autonomie alimentaire et aussi une agriculture qui façonne et entretient nos magnifiques paysages.

Il est aussi urgent de redonner du sens et de la valeur aux métiers de l’agriculture. Il est indispensable de reconnecter agriculture et société. C’est très souvent le manque de connaissances des métiers de l’agriculture qui font défaut, qui suscitent incompréhensions et qui favorisent les courants de pensées et lobbys « anti- agriculture » ou « anti-élevage ».

L’émergence de projets de filières, la mise en place de pratiques durables et responsables (agroécologie par exemple), la création d’indicateurs de performances qui confirment les impacts positifs de certains modes d’agriculture et d’élevage sur la santé des terres, des plantes, des animaux et des hommes seront des atouts déterminants pour demain.

A cela, s’ajoute la nécessité d’une formation scolaire qui intègre de manière objective les sujets de l’agriculture, de l’élevage et de l’alimentation. Le faire-faire (semer, planter, cuisiner…) doit prendre le dessus sur l’enseignement « oral » dans nos écoles et auprès de nos enfants.

Au vu des enjeux de demain (démographie, climat, santé, biodiversité…), les acteurs de l’agriculture de demain seront forcément en mouvement, réinventeront de nouveaux modèles de production et de valorisation de leurs métiers, pour être connectés aux attentes sociétales en perpétuelles évolutions.

Les nouvelles technologies de mesure, de communication, de partage des connaissances (application digitales, outils de blockchain…) seront forcément des outils sur lesquels il faudra compter et s’appuyer.

Les acteurs de demain devront perpétuellement rester connecter à leur environnement, être à l’écoute des changements et apporter des réponses fortes aux attentes sociétales, aux enjeux environnementaux et aux sujets de santé publique.

Impossible de rester statique, de vivre sur ses acquis… Il faudra être imaginatif, intuitif, à l’écoute du bons sens (paysan) et de la science et surtout construire en mode collectif et collaboratif.

C’est dans ce sens que nous avons créé Bleu-Blanc-Cœur il y a 20 ans sur une promesse nouvelle de santé « unique » ou autrement appelée « One health » : santé combinée de la terre, des animaux et des hommes.

Nous avons dépassé les segmentations traditionnelles, construit une filière intégrant tous les acteurs de l’amont à l’aval (acteurs économiques, société civile, scientifiques), porté des enjeux autour de la protection de la santé humaine et de l’environnement, encadrer nos engagements par des obligations de résultats et des mesures transparents pour tous…

Conscients des grands enjeux (santé et climat surtout tel qu’ils nous sont rappelés avec la crise du Covid, ou les rapports de la COP 26 et du GIEC), nous portons un projet agricole qui s’impose logiquement tant les propositions et solutions sont adaptées et parce que ce projet est co-construit avec l’ensemble des parties prenantes (agriculteurs, éleveurs, scientifiques, consommateurs, professionnels de santé, professionnels des métiers de bouches, citoyens…)

A titre personnel, quelle initiative agricole souhaitez-vous nous partager ?

Le concept fort que je souhaite porter est celui du « moins mais mieux ».

Il peut se décliner comme suit :

Moins de protéines animales dans notre alimentation mais meilleures car plus denses nutritionnellement (on peut consommer beaucoup moins de protéines animales, mais on ne peut pas s’en passer, à la fois pour des raisons nutritionnelles et pour des raisons agronomiques.

Moins d’impact climatique mais mieux pour la santé humaine du fait de choix agronomiques et d’élevage plus responsables

Moindre coût pour un maximum d’impacts (nutrition & climat)

Moins de désertification agricole car plus de liens indispensables compris et objectivés entre élevage et santé des sols (et oui, un sol sans élevages est un sol affaibli !)

Ce concept d’une agriculture orientée vers le maximum d’impacts positifs et le coût (économique, carbone…) le plus modéré est, selon moi, le modèle d’avenir.

En effet, la demande en protéines animales croit fortement à travers le monde même si nous, dans les pays occidentaux, nous rééquilibrons nos consommations protéines animales / protéines végétales.

Nous devons accompagner cette demande en limitant nos impacts climats (NB : l’agriculture représente dans un pays comme la France 18% des émissions de gaz à effet de serre) tout en optimisant la densité nutritionnelle des aliments.

Et c’est tout-à-fait conciliable (cf. preuve de concept Bleu-Blanc-Cœur) car en adoptant des pratiques agroécologiques on peut améliorer et garantir une baisse des impacts carbone des produits agricoles de -20% tout en améliorant significativement les apports nutritionnels (ex. teneur en oméga 3 largement doublée ou ratio Oméga 6/Omega 3 < 4 comme le recommande les apports nutritionnels pour la population française définis par l’Anses alors que la moyenne des produits animaux standards présentent un ratio variant de 7 à 30).

La France agricole est une terre nourricière qu’il nous faut conserver pour adresser les enjeux démographiques et climatiques de demain. Cette stratégie du « moins mais mieux » s’oppose à la sur-segmentation, à la logique de qualité supérieure réservée ou autrement dit au concept d’alimentation à deux vitesses. C’est pour ces raisons que chez Bleu-Blanc-Cœur, nous adressons des sujets collectifs, ouverts à tous, autour des enjeux de la santé humaine et du climat.

Par exemple, nous mettons en place des méthodologies environnementales (reconnues par les autorités françaises et/ou internationales), ouvertes à tous, pour améliorer les impacts environnementaux des productions agricoles (en filière lait, en cultures végétales…) et nous assurons des paiements pour services environnementaux (permis par des acteurs économiques engagés dans la transition environnementale) pour accélérer cette transition agricole dans un contexte où nous n’avons plus le temps d’attendre…

Cette promesse « moins mais mieux » permet de concilier toutes les agricultures et supprime les clivages (souvent destructeurs de sens et de valeurs). Chaque modèle peut adopter des pratiques permettant d’optimiser son socle de valeurs et de l’orienter vers des performances écologiques, sociétales, nutritionnelles à condition de se doter d’indicateurs de mesures et de performances et de les rendre accessible à tous.

Les datas et le digital seront très certainement le moteur d’une révolution agricole à venir qui à la fois seront les vecteurs de la confiance renouvelée entre agriculture et société et qui mettront fin aux dogmes construits sur des contre-vérités scientifiques. Evidemment, le dialogue et les échanges entre parties prenantes seront la clé de la construction de ces modèles de demain.

Plus d’informations sur www.bleu-blanc-coeur.org